GE86 - Entraide généalogique dans la Vienne

Extraits des Affiches du Poitou

Mémoire sur l'Isle de Noirmoutiers

L'Histoire ne parle qu'avec admiration de ces jardins superbes que Semiramis avoit fait construire & suspendre dans les airs ; mais ce prodige qui n'étoit après tout qu'une inutile ostentation du luxe & un jeu pour une grande puissance, doit céder au phénomene bien autrement important que présente sur les côtes du Poitou, l'industrie opiniâtre d'une poignée d'hommes. Quel spectacle, en effet, que celui de la Lutte continuele soutenue par les Colons de l'île de Noirmoutiers, contre les fureurs de la mer ? Cet élément terrible, superieur de près de quatorze pieds au niveau du sol de l'île, & comme suspendu de tous côté sur elle, menace sans cesse de la conquérir sur les habitans qui la lui disputent sans cesse. C'est un point de terre usurpé en quelque sorte sur la masse immense de l'eau qui le domine. Il n'existe qu'à force d'art ; il ne se converve que par des travaux incroyables. Sans les éforts des Insulaires, l'île de Noirmoutiers ne seroit, depuis long-temps, qu'un écueil enseveli sous les sâbles, ou caché sous les flots. Cette singularité Physique qui fait acheter si cher le séjour de cette île à ceux qui la cultivent, a été compensée jusqu'à présent par la franchise générale de toutes les impositions.

L'île de Noirmoutiers se nommoit autrefois l'Isle d'Her. Elle a pris son nom actuel des habits noirs des Religieux d'un Monastere de l'Ordre de St Benoît, qui étoit jadis une Abbaye, & qui n'est plus qu'un Prieuré. L'île dépend pour le Spirituel du Diocèse de Luçon, & pour le Civil, du Parlement de Paris, & de l'Intendance de Poitiers. Elle est située à l'embouchure de la Loire, dans le Bas-Poitou, à quatre lieues de cette Province, dont elle est séparée par un courant de mer si rapide, qu'on ne peut y aborder qu'au reflux une fois par jour dans les temps favorables. souvent la communication de l'île avec la terre ferme, est interrompue quinze jours de suite, pendant lesquels on ne peut ni entrer dans l'île ni en sortir. Elle a environ sept lieues de circonférence, & une lieue dans sa plus grande largeur. Elle renferme sept à huit mille habitans, en y comprenant ceux de la petite île de la Crôniere qui s'est formée il y a quelques années. (Voy. l'Aff. des 11 & 25 Février 1773.) Peu de ces habitans sont riches, & sur le nombre même, il y en a plus de quinze cens qui ne subsistent que d'aumônes. (La suite à un autre Ordinaire.)
ADP, n° 15, du 13 avril 1775, page 61

Suite du Mémoire sur l'Isle de Noirmoutiers.

Les côtes de l'île sont composées d'un sâble mobile que le vent enleve quelquefois avec violence, & qu'il disperse sur les champs cultivés, dont cet accident détruit les espérances. Aussi n'a-t-il pas été possible de pratiquer dans cette île de prairies, même artificieles ; il n'y croît point de bois ; il y avoit autrefois des vignes ; il n'y en a plus. Le blé est la seule plante qui puisse y réussir : mais qu'on juge des peines & des sueurs que coûte la récolte, à des Cultivateurs privés du secours des bestiaux ; forcés de suppléer par l'éfort de leurs bras & par les coups de la pioche & de la bêche aux sillons de la charue ; continuélement occupés à réparer, à entretenir, à fortifier avec des pierres qu'il faut aller arracher à une lieue & demie en mer sur des rochers, les digues qu'ils ont opposées aux ravages des flots ; exposés à des alarmes tous les jours renaissantes, soit par la crainte des inondations, soit par celle de ces tourbillons de sâbles dont on vient de parler ; comdamnés enfin à triompher de tous les obstacles, de la stérilité du sol, du voisinage des eaux, de la fureur des ouragans ; & en temps de guerre, obligés de garder leurs possessions contre les ennemis de l'Etat.
Quel courage, quelle constance, quels travaux n'a-t-il pas fallu pour mettre une bâriere à l'impétuosité des flots de la mer ? pour soustraire à une destruction totale cette île, dont le niveau se trouve, comme on l'a dit, de près de quatorze pieds au dessous du point d'élévation de l'océan ? pour remplacer les côtes natureles que le temps avoit dégradées, que les flots avoient minées, que la mer alloit franchir, par des digues artificieles, dans un espace de plus de dix mille toises, pour forcer le froment à croître sur un sol que la nature sembloit avoir condamné à une inutilité éternele ? pour créer, en un mot, des habitations & des plantations dans cette île qui paroissoit devoir être à jamais déserte, & ne pouvoir jamais cesser d'être inculte ? pour s'acoutumer aux privations afreuses auxquelles les habitans sont quelquefois exposés par des événemens imprévus & par la nécessité de faire venir à grands frais, de l'intérieur du Royaume, toutes les denrées dont ils ont besoin & toutes les commodités de la vie ? pour s'atacher enfin à un séjour aussi disgracié de la nature, & pour choisir une Patrie qu'ils sont tous les jours à la veille de voir disparoître avec eux sous les flots ?
Les Habitans de Noirmoutiers ont vaincu toutes les difficultés, écarté tous les fléaux, dompté tous les élemens. Ils peuvent se dire avec raison : tout ce qui nous environne est la preuve & le fruit de notre industrie. Nous avons ordoné à la mer de respecter nos possessions, & la mer les a respectées. Sans nous, ce Port qui reçoit dans sons sein les barques nationales, seroit comblé ; ces digues qui nous sauvent d'une submersion générale n'existeroient pas ; ces terres qui nous donnent la subsistance, seroient cachées dans les eaux ou perdues dans les sâbles ; cette portion du Royaume que nous habitons, seroit anéantie ; ces maisons, ces champs, cette île entiere est notre ouvrage.
Mais cet ouvrage étonant pouroit être si aisément détruit ; cette portion du Royaume est encore si mal assurée ; la subsistance que procurent ces terres est si incertaine & si pénible ; ces digues sont si coûteuses & si continuélement assaillies par les flots qui mugissent à l'entour ; ce Port est si près de la ruine, & si exposé à l'obstruction des amâs de sâbles que les courans y entrainent ; en un mot, le prodige de la conservation de cette île, exige pour être continué, de si grands soins & des travaux si opiniâtres de la part de ses habitans ; leur position est si critique, qu'il seroit impossible qu'ils supportâssent sans la franchise des impôts, dont ils ont joui dans tous les temps. (Le reste à l'Ordinaire prochain.)
ADP, n° 16, du 20 avril 1775, page 66

Fin du Mémoire sur l'Isle de Noirmoutiers.

La preuve des privilèges de l'île est consignée d'une manière bien authentique dans les Chartes, que dix Souverains ont acordées successivement au prieres des Seigneurs & aux services des habitans. Le premier de ces titres même recule bien avant le treizieme siecle l'origine de ces privilièges, puisque le Souverain ne fait dès lors que les confirmer. Ces titres sont des Lettres Patentes de Charles VI, données à Paris le 20 Octobre 1392 ; de Charles VII, données à Poitiers le 10 Mai 1432 ; de Louis XI, données au mois de Mars 1478, confirmées par Charles VIII ; de Louis XII, expédiées à Blois, au mois de Juillet 1512 ; de François I, datées de la Ferté Bernard, au mois de Novembre 1517 ; de Henry II, données à Nantes au mois de Juillet 155(?) de Henry IV, données à Paris le 27 Novembre 1609 ; de Louis XIII, données à Paris au mois d'Octobre 1614 ; de Louis XIV, données à Paris au mois de Mai 1646 ; toutes ces Lettres Patentes ont été dûment vérifiées & enregistrées à la Cour des Aides. Celles de Louis XIV confirment & continuent à perpétuité, les privilèges, franchises, exemptions, immunités, afranchissemens de Tailles, subsides, Impositions & autres deniers, &c. octroyés par les Rois de France aux habitans de l'île de Noirmoutiers. Depuis cette époque ils ont continué d'en jouir paisiblement ; leur état a changé cependant trois fois dans cet intervale. L'île qui apartenoit à la branche cadete de la Maison de la Trimouille, a passé d'abord dans les mains des Princes de Condé, qui en ont ensuite transféré la Seigneurie au Domaine de la Courone, en 1767. (Voy. l'Aff. du 16 Décembre 1773.)
Il ne faut cependant pas se livrer à l'illusion que pouroit produire le mot de Franchise générale dans le sens qu'il présente d'abord à l'esprit. On se tromperoit si l'on se persuadoit que l'île de Noirmoutiers a l'avantag de faire partie du Royaume, sans concourir en rien au bien général de l'Etat. Les habitans sont exposés les premiers aux fureurs de l'ennemi dans les temps de guerre ; ils gardent eux-mêmes cette île, qui sert de Boulevard à une grande Province ; ils payent donc à l'Etat leur dette de Citoyens par des services militaires ; & cette espece de contribution personele n'est pas sans doute la moins utile. D'ailleurs la moitié des habitans sont des Matelots, qui servent ou sur les Navires Marchands ou sur les Vaisseaux du Roi ; sous ce point de vue ils offrent à la Marine de S. M. une perspective & une ressource, qu'il importe de ménager.
Enfin, ceux qui cultivent la portion de l'île qu'on a pu mettre en valeur, condamnés pour trouver une subsistance incertaine à des travaux qui épuisent leurs forces en tout genre, sont encore obligés de payer à S. M. à cause de sa Directe, les uns, la douzieme partie du produit en nature des terres qu'ils possedent, les autres la huitieme, la septieme, la sixieme & jusqu'à la cinquieme partie, suivant les titres particuliers des concessions, & la valeur des terrains. On sent bien que les Colons primitifs n'ont accepté des conditions aussi dures, aussi onéreuses, qu'en considération de la franchise dont la jouissance devoit animer leur courage.
Ils payent en outre la dîme de tous leurs sels ; ils payent une somme abonée pour taille de corps d'hommes, taille qui représentoit certainement dans son origine celle que l'on paye dans le Royaume. Ils payent un droit de petite coutume, sur tous les blés qui sortent de l'île, droit malheureusement établi dans des siecles barbares où l'on n'avoit pas encore eu le bon esprit de concevoir qu'une pareille gêne, imposée sur la sortie du seul produit que l'industrie humaine peut retirer de cette île, étoit le vrai moyen de décourager cette industrie, d'étoufer le courage du Cultivateur, d'enchaîner les bras du Journalier, & de porter un coup mortel à la richesse du propriétaire même de l'île.
Indépendament d'une foule de droits Seigneuriaux de ce genre que les habitans payent à S. M., à raison de sa Directe ; ils sont encore assujetis à plusieurs Impositions Royales ; ils payent les décimes ; ils consomment le tabac de la Ferme Générale, depuis la réunion de l'île au Domaine de S. M. Ils ont demand de leur propre mouvement, le Contrôle & Papier Timbré, par les motifs d'utilité publique qui distinguent ces droits. La même raison leur a fait accepter l'établissement du droit d'Insinuation. Comme ils ne recueillent chez eux que du blé & du sel, ils sont obligés de faire venir toutes leurs provisions, leus meubles, leurs utensiles, &c. de l'intérieur du Royaume. Rien n'entre dans l'île sans avoir payé auparavant des droits très-forts dans le Bureau établis sur toutes les routes. (Extrait d'un Mémoire in 4° de 23 pages, présenté au Conseil des Dépêches, pour les Habitans de l'ile de Noirmoutiers, au raport de M. le Duc de la Vrilliere, Ministre & Secrétaire d'Etat, Signé, de Mirbek, Avocat, & imprimé à Paris, chez Clusier, 1775.)
Na. On a oublié de rapeler dans ce Mémoire que les Habitans de Noirmoutiers sont aussi assujétis au droit imposé sur les cartes à jouer ; l'Arrêt du Conseil qui les y soumet est du 13 Juillet 1773. Voy. encore notre Feuille du 16 Décembre de la même année.
ADP, n° 17, du 27 avril 1775, page 69

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