GE86 - Entraide généalogique dans la Vienne

En vous indiquant, M. (Feuille du 4 Novembre 1773.) un remède contre la morsure des vipères, j'oubliai de vous observer qu'il faut, le premier jour, réitérer deux ou trois fois la dose du jus de Croisette, & renouveler soir & matin les cataplasmes jusquà parfaite guérison.
Je suis surpris de ce que, dans ces occasions, on ne s'adresse pas plus souvent aux Médecins & aux Chirurgiens : seroit-ce que la Médecine n'auroit point contre ce mal de spécifique certain, & que jusqu'à présent elle auroit dédaigné de se servir des méthodes simples dont quelques paysans font usage. J'ai dans ma campagne des gens qui guérissent non-seulement les persones mordues par des vipères, mais encore elles qui ont des charbons, des panaris : on se trouve très-bien de leurs remedes. J'ai vu même nombre de persones se tirer d'entre les mains des Chirurgiens qui les faisoient languir, & venir implorer le secours de ces villageois. La Science, M., est trop hautaine ; elle exige d'ailleurs trop d'aprêts, trop de détails & de dépenses : c'est ce qui fait peut-être que la nature, féconde rarement des remèdes qui l'embarassent plus qu'ils ne l'aident. Quand je dis la science, j'entends celle qui est fausse, celle qui s'attribue ce nom sans le mériter, & qui présumant trop de ses forces, embrasse à la fois trop de différentes parties. On ne peut être Médecin aujourd'hui sans réunir aux connoissances déjà trop étendues, que cette profession exige, celle de l'Anatomie, de la Botanique, de la Chimie, &c. &c. Tout cela, j'en conviens, est bien du ressort de la Médecine ; mais la vie de l'homme est-elle assez longue pour saisir tous les secrets, tous les principes de ces différentes sciences ? Un Oculiste ne guêrit ni de l'hydropisie, ni de la pleurésie, ni des autres maladies auxquelles l'humanité est sujette ; il se borne uniquement à remédier aux maux qui affectent la vue. Le Dentiste emploie tout son Art à conserver les dents. Rarement ces deux professions entreprenent l'une sur l'autre ; chacune d'elles, étroitement atachée à la partie qu'elle a embrassée, y trouve assez de matiere pour s'exercer. Je voudrois bien savoir pourquoi les ieux & les dents sont les seules parties du corps qui ont le privilege d'avoir chacune un Artiste pour leur guérison, tandis que toutes les autres sont abandonées à seul homme. Il y a tant d'especes de maladies, tant de variations causées par le différence des tempéramens, des âges, des alimens, tant d'incertitude dans l'art de guérir & si peu de spécifiques, que je ne comprends pas comment un Médecin ose entreprendre la cure de toutes les maladies connues. C'est l'usage, me direz-vous ; mais si cet usage est un abus dont les conséquences soient extrêmement dangereuses, doit-on balancer un seul moment à le réformer ? Me nierez-vous qu'un homme qui ne s'est applliqué pendant toute sa vie qu'à guérir une seule espece de maladie, ne soit infiniment plus expert & plus habile en ce genre-là, qu'un autre qui a traité, tant bien que mal, mille persones toutes ataquées de maux différens. D'où vient, M., que la plupart de nos Arts ont été portés au point de perfection où nous les voyons ? C'est que chaque Artiste s'est sagement renfermé dans les bornes de l'Art pour lequel il se sentoit le plus de goût & le plus de disposition. Le Brun étoit peintre, Girardon, Sculpteur, le Clerc, Graveur ; & pour ne parler ici que de la Peinture, il est rare que tous les genres y soient traités par un seul homme, du moins avec le même succès : celui-ci excelle dans l'histoire ; celui-là dans le paysage ; & cet autre dans le portrait. (Le reste à l'ordinaire prochain.)
ADP N° 7, du 17 Février 1774, p. 25

Fin de la seconde lettre de M. de Scévole
Oui, la Médecine, telle qu'on l'enseigne de nos jours, est trop universele, pour être pratiquée avec quelque succès ; plus on insiste sur une même chose, plus on se la rend aisée & familière. Je voudrois donc que chaque étudiant en Médecine, après avoir pris une connoissance exacte de l'économie animale, s'appliquât ensuite à connoitre les causes d'une seule espece de maladie, & quels sont les remedes les plus propres à la guérir. Je voudrois enfin qu'il persistât tout sa vie à ne traiter que cette seule espece de mal ; & que sans s'asservir trop scrupuleusement aux remedes usités, mais trop souvent inéficaces, il eût le courage d'en imaginer, d'en tenter de nouveaux, sur-tout dans les cas extrêmes & désespérés. Mais que dis-je ? C'est précisément alors que les Médecins se retirent & abandonent un malade à lui-même. J'ignore, M., quelle peut être la raison d'une pareille conduite. Est-ce sensibilité ? Est-ce la honte de voir en face la mort triompher de toute leur science ? C'est ce que je ne peux vous dire. Si on ne voyoit pas des persones agonisantes revenir en santé ; d'autres qu'on avoit cru mortes, ressusciter dans le tombeau pour y mourir une seconde fois de rage & de désespoir, je pardonerois plus volontiers aux Médecins d'abandoner leurs malades avant même qu'ils soient à l'agonie. Il n'y a plus rien à espérer, disent-ils, & ils s'en vont : mais ont-ils pénétré assez profondément dans les secrets de la nature, pour connoître tous les ressorts qu'elle peut faire jouer au moment où on s'y attend le moins ? J'ai fermé les ieux à des persones qui m'étoient extrément cheres, & j'ai toujours désiré, mais en vain, que dans ces momens affreux où elles luttoient contre la mort, quelque Médecin habile employât sur elles les dernieres ressources de son art. C'est là le temps d'éprouver les remedes extrêmes ; & si sur cent agonisans condamnés par les Médecins, à mourir, on en pouvoit rappeler un seul à la vie, cela ne vaudroit-il pas bien la peine d'en prendre soin jusqu'au dernier soupir ? Oh ! combien de milliers d'hommes qu'on a cru ci devant noyés & morts, auroient pu être sauvés, si on avoit fait sur eux les mêmes tentatives qu'on fait aujourd'hui sur leurs semblables.
ADP N° 8, du 24 Février 1774, p. 30

You have no rights to post comments

Go To Top